Politique

Côte d’Ivoire : « Ouattara a dit qu’il ne sera pas candidat devant moi au cours d’une réunion » (Moutayé)

Abidjan, 24 mars (LP) – L’ancien Ministre ivoirien des PME, Anzoumana Moutayé a réaffirmé être « toujours Président du Mouvement des forces d’avenir (MFA) » en raison de ce que la Cour d’appel d’Abidjan n’a pas encore rendu sa décision et s’est prononcé, par ailleurs, sur la question d’un éventuel 3ème mandat pour le Président de la République, ses rapports avec le Président Henri Konan Bédié du Parti Démocratique de Côte d’Ivoire (Pdci, opposition), la réforme de la Commission électorale indépendante (Cei), les grèves dans l’Education nationale et l’économie ivoirienne, dans l’Interview du dimanche de Le Progrès.

Il y a quelques mois, le Mfa était confronté à une crise interne. Pouvez-vous dire aujourd’hui si cette crise est close ?

Le problème était simple. Il y a eu une crise qui est parti du fait qu’un groupe de gens se sont assis pour signer un document pour attester qu’ils ont tenu un bureau politique au cours duquel ils ont démis le Président.

Et nous avons saisi la justice à deux niveaux. Au niveau civil pour le fait qu’ils disent avoir démis le président en nous appuyant sur nos textes. Et au niveau pénal pour le faux et usage de faux, le fait que des gens ont signé à la place des personnes qui n’étaient pas à cette réunion. La justice a engagé une enquête avec la police qui a produit son rapport dont notre avocat a eu copie.

Et dans ce rapport, des individus ont clairement reconnu qu’ils ont signé à la place des gens. Donc, ils ont vraiment fait du faux mais nous attendons que la justice se prononce… Nous sommes dans un statut quo.

Mais au-delà de ça, les militants sont rassurés que nous sommes dans la bonne voie et nous menons nos activités en attendant que la Justice ne tranche cette affaire.

Mais vos adversaires ont adhéré au Rassemblement des Houphouëtistes pour la Démocratie et la Paix (Rhdp) avec le Mfa

Vous avez des militants des autres partis aussi qui font partie du Rhdp mais qui se réclament de leurs formations politiques d’origine. Ce n’est pas un problème qui est lié au Mfa mais à tous les partis politiques. Il y a Pdci Renaissance, il y a « Sur les traces d’Houphouët-Boigny » (mouvement qui se réclame du Pdci), etc. Ce qui est bien au niveau du Pdci, c’est qu’ils ont pris des mesures que nous, nous n’avons pas prises. Donc, nous pensons que chacun est libre d’adhérer au parti de son choix.

Un journal avait écrit que vous étiez menacé de poursuite si vous continuez de vous réclamer président du Mfa

On ne peut pas empêcher quelqu’un de faire ce qu’il veut faire. La justice, c’est le droit. Si quelqu’un fait du faux, il ne doit pas être à la porte de la justice. Mais on fait avec et nous allons répondre à toutes les préoccupations.

Ce que je sais du dossier Mfa, c’est qu’au niveau du civil, nous sommes encore à la Cour d’appel qui n’a pas tranché. Au niveau du pénal, le dossier est encore pendant et rien n’a été tranché. Et je ne vois pas pourquoi on peut nous poursuivre.

Donc vous êtes toujours le Président du Mfa ?

Oui, je suis toujours le Président du Mfa.

Depuis quelques semaines, on vous voit aux rencontres de l’opposition. Quand on sait qu’au plus fort de la crise au Mfa, vous n’avez, à plusieurs reprises, exprimé votre attachement au Rhdp et au Président de la République, Alassane Ouattara. Qu’est-ce qui n’a pas marché ? Est-ce qu’on doit comprendre que vous entérinez vous-même le divorce ?

Le Mfa a toujours prôné l’unité des forces politiques pour garantir la paix en Côte d’Ivoire. C’est pour cela que lorsqu’il était question du Rhdp Groupement politique, nous avons milité en faveur de ce statut pour garantir la paix et la sécurité en Côte d’Ivoire. Mais lorsqu’il s’est agi de créer le Parti Unifié, nous n’avons été conviés.

Quand quelqu’un veut faire quelque chose et qu’il vous rejette, vous cherchez à vous organiser autrement. Donc, je suis allé voir le Président Bédié pour savoir ce qu’on fait puisqu’on nous rejetés.

Nous avons travaillé ensemble pour amener le Président Alassane Ouattara au pouvoir. Et nous devons gérer ce pouvoir ensemble. Mais on a constaté qu’il est géré par le Rassemblement des républicains (Rdr, parti au pouvoir) à l’époque alors que M. Ouattara n’avait pas été le candidat du Rdr mais celui du Rhdp.

En 2010, il était candidat du Rdr. Il était arrivé en tête et nous l’avons tous soutenu. Donc, c’était le Rdr qui avait gagné les élections en 2010. Mais en 2015, c’était l’ensemble des partis du Rhdp qui avait gagné les élections avec comme candidat M. Ouattara. Donc, on ne peut pas gérer ce pouvoir sans les autres.

On ne peut pas copier la période 2010 à 2015 pour 2015 à 2020. On ne peut pas le faire mais ça a été fait. On a décidé de s’organiser ensemble. Et nous travaillons pour la mise en place d’une grande coalition, une grande plateforme élargie à tous les partis qui veulent travailler ensemble avec nous pour la conquête du pouvoir en 2020.

Et qu’espérez-vous en adhérant à cette nouvelle plateforme de l’opposition ?

C’est que nous devons travailler dur, donner confiance aux Ivoiriens et se battre pour gagner les élections.

Il s’agira certainement aussi de désigner un candidat de l’opposition pour 2020. Est-ce que le problème de leadership ne s’opposera-t-il pas ?

Non ! Le problème n’est pas à ce niveau. Il n’y aura pas de leadership. C’est une plateforme ; ce n’est pas un seul parti politique. Les partis gardent leur identité. C’est la différence avec le Rhdp. Au moment des élections, on saura les stratégies à mettre en place pour gagner.

Souhaiteriez-vous une candidature unique pour l’opposition ?

Non ! Ce n’est même pas possible. On ne peut pas le souhaiter. Et on ne souhaite même pas ça parce qu’il comporte beaucoup de risques. Dans nos débats, cette question n’a pas été évoquée.

Pouvons-nous en savoir davantage sur vos rapports avec le Président Bédié ?

Nos rapports sont excellents. Ce sont des rapports de père à fils. J’ai l’âge de son fils.

Si le Président Bédié demande à son fils de soutenir le candidat du Pdci en 2020

Ce que vous devez retenir, c’est que nous travaillons pour la victoire de l’opposition en 2020. Et le Mfa aura un candidat qui sera connu à l’approche de 2020.

Pouvez-vous encore accepter la main tenue du Président Ouattara ?

C’est une question qui n’est pas d’actualité. Mais je ne suis pas opposant à M. Ouattara. Et lui-même le sait. Il y a des gens autour de lui qui ne voulaient pas me voir au Rhdp. C’est ça !

Que va-t-il se passer en 2020 ? Les Ivoiriens ont peur. Est-ce que vous avez ce sentiment ?

Quand on regarde ce qui se passe, on peut penser que 2020 sera la copie de 2010. Mais je pense que la Côte d’Ivoire a des hommes et des femmes capables de surmonter ces difficultés. Si demain, on peut faire des élections transparentes et crédibles, les Ivoiriens n’auront pas besoin d’avoir peur.

C’est pourquoi, il faut une Cei qui inspire confiance. C’est pour cela que l’opposition demande conformément à l’arrêt de la Cour africaine des droits de l’Homme et des peuples (Cahdp) de rendre la Cei beaucoup plus indépendante. Et notre loi fondamentale le dit aussi.

L’opposition demande que cette commission soit dirigée par la Société civile. Parce que quand le Président est issu d’un parti politique, ça crée la méfiance. On a l’impression qu’il va donner des avantages à son parti. Quand c’est quelqu’un qui vient de la Société civile, ça donne des gages et les représentants des partis y siègent pour le contrôle des missions qui sont confiées à cette institution.

Je pense que quiconque veut la paix en Côte d’Ivoire doit aller dans ce sens.

L’opposition et le Gouvernement n’ont pas la même lecture de l’arrêt de la Cahdp. Parce que l’opposition veut une réforme profonde alors que le Gouvernement parle de recomposition

Des gens pensent que tout est gagné d’avance. Quand on n’a pas peur, on fait ce qu’on demande de faire. Quand on n’a pas peur et qu’on est sûr de soi, qu’on a la majorité, on fait ce qu’on doit faire.

Parmi eux, il y a des gens qui disent que ce n’est pas la Cei qui fait gagner les élections. Mais pourquoi veut-on garder ce qui ne marche pas. L’actuelle Cei est le fruit d’un consens. Mais pourquoi aujourd’hui, on refuse ce consensus ? Pour qu’il ait confiance, il faut que nous soyons d’accord sur le minimum.

Mais si déjà, le Gouvernement, qui doit faire le pas, ne veut pas avancer dans le consensus, je pense qu’il en tirera les leçons.

Croyez-vous que les différentes rencontres sur la réforme porteront de bons fruits ?

Ce que le peuple de Côte d’Ivoire demandera, le Gouvernement le fera. Et les partis politiques sont l’émanation des populations. Ce sont eux qui les représentent.

Avez-vous un commentaire sur la démission du Président de l’Assemblée nationale Guillaume Soro et l’élection du nouveau Amadou Soumahoro ?

Le Président Soro a déjà traité cette question. Il dit qu’on lui a demandé de démissionner. Normalement, dans un pays démocratique, il est élu pour 5 ans. Il n’appartient pas à l’Exécutif de demander au Président de l’Assemblée nationale de démissionner. Nous l’avons tous lu dans les journaux. Et le pouvoir n’a pas démenti. Ils ont dit : « si tu n’es pas Rhdp, il faut céder le tabouret ».

Aujourd’hui, ils ne peuvent dire que ce n’est pas eux qui lui ont demandé de rendre démission. Même si ce n’est pas eux, ils n’ont pas apporté de démenti. Nous pensons que ce n’était pas démocratique. C’est un recul de la démocratie en Côte d’Ivoire.

Mais le Président Soro, voulant la paix, voulant éviter une situation chaotique au Parlement qui est le haut lieu de la démocratie, a bien fait de céder le tablier. Parce qu’il risquait d’avoir des blocages au Parlement, d’avoir des comportements indignes. Et ça risque de créer un affrontement.

En se retirant, il a posé un acte allant dans le sens de la paix ben que personnellement, je ne sois pas pour qu’il démissionne. Normalement, la loi doit pouvoir s’appliquer à tous. Mais il l’a fait au nom de la paix.

Quant à l’élection d’Amadou Soumahoro, j’ai été député de 2011 à 2016. Je me souviens que nous avons utilisé le bulletin unique pour l’élection du Président de l’Assemblée nationale, Guillaume Soro. Mais pour toutes les élections, que ce soit les législatives, les municipale, les régionales, les votes se déroulent avec le bulletin unique. Pourquoi veut-on reculer. C’est dans les années 85, qu’on utilisait les bulletins multiples. Depuis 90, ce sont les bulletins uniques qu’on utilise. Il y a beaucoup de gens qui se sont battus pour ça, pour faire avancer la démocratie. Et c’était pour éviter les chantages du genre : « il faut aller voter et tu m’envoies le bulletin de l’autre et on te donne … ». C’est dépassé.

Le Parlement étant le haut lieu de la démocratie, c’est regrettable qu’on puisse faire ça. Surtout que le Bureau de l’Assemblée nationale, lors de sa réunion, a bien décidé que le vote devrait se dérouler avec des bulletins uniques. Je ne comprends pas comment l’Exécutif peut intervenir dans le Législatif. Ça veut dire qu’on n’a pas la majorité comme on le dit. Parce que si on avait la majorité, on ne fera pas ça.

Comment se porte la Côte d’Ivoire aujourd’hui ?

Le Gouvernement dit que tout va bien. La croissance, c’est comme un gâteau. Quand il grossit, on peut le répartir pour que chacun gagne quelque chose. Donc, s’il y a croissance, ça doit pouvoir rejaillir sur la population. Mais on voit par ici par-là, des groupements revendiquer des compléments de salaires qu’on ne peut pas payer, des indemnités qu’on ne peut pas payer. Les grèves dans l’enseignement sont liées aux revendications d’ordre financières. Si nous faisons 8% depuis 8 ans, pourquoi ne pas faire en sorte que les Ivoiriens ressentent cela.

Mais cette année, le Budget est orienté vers le social

Ça fait 8 ans. Et puis, cette année, nous sommes déjà au troisième mois. L’annonce doit être accompagnée des actes depuis janvier. On ne doit pas attendre la moitié de l’année pour dire : « voici ce que nous avons eu déjà, c’est maintenant qu’on va vous donner ».

Vous avez évoqué les grèves dans l’enseignement. Depuis février, ce secteur semble être plongé dans l’agonie

C’est dommage que l’école soit bloquée aussi longtemps. De mémoire, on n’a jamais eu ça en Côte d’Ivoire. J’exhorte les autorités à discuter pour trouver une solution. C’est l’avenir de la Côte d’Ivoire.

Il y a eu des discussions avec le Gouvernement mardi et le Premier Ministre a affirmé jeudi qu’il espère que le week-end les syndicats lèveront leur mot d’ordre de grève

Il n’est jamais trop tard pour mieux faire. Il fallait le faire très tôt pour éviter tout ce temps perdu.

 Mais ce qui inquiète plus les parents d’élèves, c’est le niveau de leurs enfants

Leur inquiétude est fondée. Quand on met en place un système de formation, il faut se donner aussi les moyens de l’évaluer. Même les enseignants, il faut les évaluer. Evaluer les cours que l’on donne. Si les cours qu’on donne aux enfants ne sont pas évalués, quand le programme n’est pas évalué… on risque de faire beaucoup de gâchis. Même à l’Université, les programmes des professeurs doivent être évalués parce qu’il faut des mises à jour. Dans les grandes universités du monde, ça se fait.

Etes-vous pour un troisième mandat pour M. Ouattara ?

Moi, j’étais au Gouvernement quand on modifiait la Constitution. Des entretiens que j’ai eus avec le Président de la République, l’objectif était de faire en sorte que la Côte d’Ivoire puisse être en paix pendant les périodes électorales et que la paix soit garantie pour toujours ; c’est dans ce sens qu’il a souhaité la modification de la Constitution. Il a dit qu’il ne le fait pas pour lui et qu’il ne sera pas candidat en 2020. C’est ce qu’il a dit devant moi au cours d’une réunion. Je pense qu’il doit respecter cela compte tenu de son statut international.

Au-delà, je pense que ce n’est pas une nouvelle Constitution que nous avons faite. C’est celle de 2000 qui continue. A partir du moment où ce n’est pas une nouvelle Constitution, sans être juriste, je pense qu’un troisième mandat pour le Président sera contraire à la Constitution. Comme tout le monde interprète le droit à sa manière, selon sa vision, il appartient au Président Ouattara de prendre la décision qui est la meilleure pour la Côte d’Ivoire.

Et si cette décision, c’est d’être candidat ?

S’il pense que c’est ça, il va le faire mais ça ne serait pas bon.

bbe/cko

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